Ces journalistes qu’on assassine

publié le 5 décembre 2018

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Après le meurtre à Istanbul du Saoudien Jamal Khasshoggi reconnu le 21 octobre par l’Arabie saoudite, diverses organisations, dont Reporters sans frontières, affirment qu’il y a déjà eu plus de journalistes assassinés cette année qu’en 2017. Un phénomène qui s’aggrave, donc, et qui inquiète pour la liberté d’expression et la démocratie.

L’effroyable destin de Jamal Khasshoggi, journaliste saoudien tué au sein du consulat de son pays à Istanbul, a une nouvelle fois soulevé une vague d’indignation internationale. De partout dans le monde, on réclame que la lumière soit faite sur cet assassinat et on dénonce aussi la recrudescence du nombre de journalistes sciemment visés en raison de leur travail.
Avant lui, les cas de Jan Kuciak en Slovaquie, de Mario Gomez au Mexique ou de Daphne Caruana Galizia à Malte, avaient également soulevé la colère et la crainte de voir l’un des pans les plus sensibles de la démocratie s’affaisser encore.
Le premier était un journaliste d’investigation de 27 ans qui travaillait sur les liens entre certaines personnes établies au sommet de l’état slovaque et la mafia sicilienne. Il a été abattu par balles à son domicile, de même que sa compagne, le 21 février dernier. Le meurtre avait provoqué la chute du premier ministre Robert Fico, qui pendant plus de dix ans s’en était pris ouvertement aux journalistes, et les exécutants auraient été arrêtés récemment. Un ancien policier est soupçonné d’avoir tiré pour 20 000 € ; un homme d’affaires emprisonné pour fraudes serait le commanditaire.

À 35 ans, Mario Gomez était journaliste au quotidien Heraldo de Chiapas. Il est le neuvième journaliste assassiné cette année au Mexique, et ses amis rappellent qu’avant d’être abattu devant son domicile, il avait déposé une plainte pour menaces de mort. Un magistrat confirmait quelques jours après sa mort que celle-ci était vraisemblablement en lien avec ses enquêtes sur le narcotrafic.
Déjà 86 journalistes tués cette année
Le cas de Daphne Caruana Galizia est encore plus édifiant. À 53 ans, elle était une journaliste reconnue pour la qualité de ses enquêtes, notamment sur la mafia, la contrebande et les voitures piégées. Elle est morte le 16 octobre 2017 dans… l’explosion de sa voiture, et jamais il n’a fait le moindre doute que ce crime est en lien avec son travail.

Un an après, trois individus soupçonnés d’avoir posé la bombe sont sous les verrous, mais selon le fils de la journaliste, « ce ne sont que les exécutants, ils sont tout en bas de la chaîne ». Plus haut, dans cette chaîne, pourrait se trouver un ministre maltais sur lequel Daphne Caruana Galizia avait enquêté et écrit.
Ce sont les journalistes membres du Projet Daphne qui ont fait ces révélations ces dernières semaines. Il s’agit d’un collectif issu de l’organisation à but non lucratif Forbidden Story, lancée en 2017, qui promet de « poursuivre les enquêtes des reporters assassinés », de leur donner un retentissement international afin de « dissuader ceux qui voudraient tuer des journalistes » et de rendre ces crimes « contre-productifs ».
À l’occasion de la Journée internationale contre l’impunité pour les crimes contre les journalistes, décrétée pour le 2 novembre par l’Unesco après les meurtres des deux journalistes français Ghislaine Dupont et Claude Verlon en 2013 au Mali, l’agence de l’ONU dirigée par Audrey Azoulay a révélé dans un rapport que 86 journalistes ont été tués, depuis le 1er janvier. Certains l’ont été sur des théâtres de guerre mais les crimes planifiés, visant à mettre un terme à des enquêtes « dérangeantes » sont de plus en plus nombreux. En 2017, ils représentaient 90 % des journalistes tués.
Depuis 2006, date de la mort de la journaliste russe Anna Politkovskaïa tuée par balles à Moscou, l’Unesco a condamné les assassinats de 1010 journalistes et professionnels de médias. Neuf cas sur dix n’ont jamais été portés devant la justice.
Au Mexique, le requin qui guette

Paroles de journalistes au cœur d’un pays en situation de guerre.

Elle s’appelle Anabel Hernandez. Elle a 47 ans et elle est journaliste depuis plus de vingt ans. Sans relâche, elle traque la corruption, les crimes du narcotrafic, le destin tragique des disparus du Mexique, son pays, qu’elle a au cœur. Anabel a publié plusieurs livres, dont le fameux Los Complices del presidente, en 2008, qui dénonçait le pouvoir véreux de Felipe Calderon.
Avant cela, on la rencontrait comme on voulait, à peu près tranquille, aux terrasses de Polanco, le quartier verdoyant du centre de Mexico. Et puis un jour, c’est un costaud à lunettes noires, oreillette et bosse au côté qui s’est pointé au rendez-vous : « Non, pas en terrasse. Installez-vous au fond du bistrot, je vais chercher Mme Hernandez. »
Anabel, jeune maman, vivait désormais sous protection stricte, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et ce n’est pas demain la veille que cela changera. Sa vie n’est plus la même. Elle n’a plus le même goût, plus la même sérénité. « Mais je ne baisserai pas les yeux », dit-elle. C’est une journaliste, une femme de courage.
« Une situation de guerre »
Reporters sans frontières est formelle : le Mexique est le pays au monde où l’on assassine le plus de journalistes. Onze en 2017. Déjà neuf cette année. Juan Calderon, installé à Mexico depuis 1994, a vu tomber des confrères, des amis. Il parle de Javier Valdes Cardenas, tombé en mai 2017 : « Il était mes yeux et mes oreilles dans sa région. Ce n’est pas parce qu’il est mort, mais c’était un vrai type bien. Un journaliste courageux. » Il l’a payé de sa vie.
Pourquoi le Mexique ? « Sans doute parce que ce que nous vivons est une situation de guerre. Pas officiellement, pas formellement, bien sûr, mais c’est la même chose. » Juan rappelle les 200 000 morts, les 37 000 disparus depuis la présidence Calderon, qui avait bel et bien fait appel à l’armée pour combattre – ou donner l’illusion qu’il combattait – le narcotrafic.

« Quand je me prépare à partir en reportage, je m’équipe comme le font les reporters de guerre. »

« Quand je me prépare à partir en reportage, je m’équipe comme le font les reporters de guerre. C’est le même protocole. Mais je ne sais jamais si cet équipement suffira. » Souvent, il emmène les journalistes étrangers, les guide, leur sert d’interprète. « Il faut convaincre que cela fait partie de notre société, qui est victime de cette violence. Mais le plus grave, aujourd’hui, c’est que les assassinats de journalistes sont devenus banals. La population s’est habituée. On retrouve des corps, des cadavres démembrés… C’est pourtant tellement choquant… »
Au cœur de la société, la présidence d’Enrique Pena Nieto, qui s’achèvera le mois prochain au profit du nouveau président élu Andres Manuel Lopez Obrador, a voulu apaiser un peu les choses. Pour croquer la situation des journalistes dans son pays, Juan Calderon a une image terrible : « Avant, quand tu partais en reportage, c’était comme si tu t’immergeais dans un endroit où tu sais qu’il y a un requin. Il fallait t’équiper, en espérant que cela suffise. C’est toujours le cas aujourd’hui. Le requin est toujours là. Mais ils ont ajouté de l’eau. Tu peux davantage espérer l’éviter… »

Source : La Voix du Nord

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