Le français a-t-il un avenir à l’ONU ?

publié le 6 juillet 2018

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Entretien avec l’Ambassadeur Henri Monceau, représentant de l’ OIF auprès des organisations internationales à Genève. Par Margareta Stroot, Trésorière internationale adjointe de l’UPF

Récemment une table ronde organisée au Club suisse de la presse à Genève posait la question de savoir si le plurilinguisme était en danger dans les organisations internationales ? Quelle est votre réponse à cette question ?

Oui. Le plurilinguisme est en danger et pas seulement à Genève. La manière dont le plurilinguisme est traité dans le système international et onusien est compartimentée. On distingue nettement la partie qui concerne la relation avec les Etats et celle qui relève du fonctionnement des services. Il faudrait une étude poussée pour analyser la situation, mais elle nous montrerait surement qu’il y a une érosion en ce qui concerne l’organisation des réunions, l’interprétation des négociations et d’autres aspects. Un exemple, il y a encore deux-trois ans la documentation était traduite dans les 6 langues officielles des Nations Unies. L’Assemblée générale a accepté que cela ne se fasse plus qu’en trois langues : français, anglais, espagnol. Plus nouveau encore, nous avons eu connaissance de cas où la documentation ne devait être traduite en aucune langue – cela veut dire que tout aurait été en anglais.

Cette non traduction a-t-elle été proposée sous prétexte d’économie ou au nom des droits de l’homme ?

Pour les droits de l’homme c’est justement l’inverse. Il y a une remise en cause généralisée du plurilinguisme. Dans le domaine des services des organisations internationales la cause est déjà perdue. Leurs services ne fonctionnent pas sur la base du plurilinguisme. Je rencontre tous les jours des fonctionnaires qui sont incapables de s’exprimer dans une autre langue officielle ou de travail de l’ONU que l’anglais. Ce n’est pas forcement leur langue maternelle, mais elle est la seule langue de communication dans les couloirs des organisations.
Toute la question du plurilinguisme doit être repensée. La question de la langue est une question politique et dans le cas présent nous avons un vrai problème de démocratie et de rupture avec la vocation d’universalisme des Nations Unies. Si vous vous exprimez que dans la langue de l’élite internationale, comment pouvez vous prétendre faire œuvre universaliste et tenter de vraiment relier les peuples ?
Un troisième élément qu’il faut prendre en considération est celui de l’information qui connaît aussi une régression en matière de plurilinguisme. Ce phénomène est illégal au regard tant de la dernière résolution le concernant datant de 2012 que de la nouvelle que nous avons sur la table. Aucune n’est respectée par rapport à l’obligation d’assurer la traduction de toutes les publications dans les six langues officielles et l’interprétation des conférences de presse, notamment.
La aussi je pense que les services ne mesurent pas l’impact des décisions qui sont prises dans ce domaine. Quand on invoque des raisons économiques pour imposer un « rétrécissement linguistique », on renvoie la responsabilité aux Etats, qui sont les décideurs des coupes dans le budget, mais il est vrai aussi que c’est aux services qu’il incombe de repartir les économies à faire. Et c’est trop souvent sur la traduction et l’interprétariat que cela tombe. La mission de l’ONU ainsi que son devoir est de toucher le plus de monde possible or il n’est pas imaginable de construire une gouvernance internationale dans une seule langue, quelle qu’elle soit.

L’administration onusienne porte la responsabilité de cette réduction at lingua unica. Je considère tout a fait anormal que des fonctionnaires très haut placés ne soient pas contrains de parler deux langues officielles activement et d’en connaître une troisième passivement.

Face à ce manque de volonté politique et à ces mesures d’économie prises sur le dos de plurilinguisme, quelle est la marge de manœuvre de l’organisation internationale de la Francophonie ? Et quel est le poids du groupe des Ambassadeurs francophones, qui a souvent été actif dans le passé ?

Concernant l’OIF. Nous sommes une organisation intergouvernementale et nous suivons la feuille de route adoptée par les Etats membres, ce qui nous amène au groupe des Ambassadeurs. Il n’y pas encore une prise de conscience suffisante de la part de beaucoup de pays, y compris de certains pays francophones, des dangers que fait courir cette politique de basse intensité – les décisions sont prisent l’une après l’autre, ce qui estompe peu à peu la norme. Car il s’agit bien de réduire les normes en place. Beaucoup de pays se sont fait surprendre par cette progression « à pas de loup » et n’en mesurent pas encore l’impact. Le français n’est pas n’importe quelle langue. C’était la langue de la diplomatie internationale mais aussi l’ancienne langue dominante pour plusieurs pays et certains acteurs veulent démontrer qu’aujourd’hui ils maitrisent également l’autre langue dominante.
Le groupe des Ambassadeurs francophones a réussi à faire obstacle à cette volonté de réduire la documentation à une seule langue. Une analyse juridique a permit de démontrer que cette décision n’était pas fondée et qu’elle faisait courir des risques au plurilinguisme et à la démocratie au sein du système de Nations unies.

Le problème se pose aussi à l’Union européenne. N’avons nous pas vu récemment à Bruxelles un Ambassadeur français claquer la porte d’une réunion ou l’interprétation en français n’était pas assurée ?

Le problème est en effet général. Cette année nous avons effectué deux pointages à Genève et à Vienne. Pendant une période d’un mois nous avons examiné les demandes des postes vacants sur le plan linguistique. Cela nous a permis de constater que seulement dans 30% des cas il est fait mention d’une autre langue et seulement à titre d’avantage pour tel ou tel poste. La maitrise d’une autre langue de travail du système onusien est exigé dans très –très peu de cas – autour de 10% seulement des cas examinés.

Avez-vous des relations ou des collaborations avec d’autres groupes linguistiques, tels que les hispanophones, les arabophones, les russophones ou même les Chinois, pour défendre le plurilinguisme et donc la diversité culturelle dans le système des Nations Unies ?

C’est un aspect important. Nous avons l’ambition d’organiser un séminaire pour faire le point sur l’état du plurilinguisme dans le système multilatérale avec tous les groupes même avec les anglophones - pour augmenter la sensibilisation de tout le monde dans ce domaine. Les Scandinaves jouent un rôle important par rapport au monolinguisme. Après la deuxième guerre mondiale ils ont adopté, pour des raisons historiques, l’apprentissage intensif de l’anglais. En même temps ils sont des piliers importants de multilatéralisme. C’est un phénomène assez complexe et il faut discuter avec tout le monde, les anglophones inclus, pour arriver à un résultat satisfaisant.

Pensez vous que l’aura dont jouissent certaines universités anglophones fait que l’élite mondiale y est formée et qu’elle devient de plus en plus élitiste et encore davantage coupée du monde ?

On peut comprendre les familles hispanophones ou arabophones qui envoient leurs enfants dans des universités anglophones. L’effet induit est que par le biais du monolinguisme on se retrouve sur quelques pôles d’enseignement et donc de vision du monde. L’éducation et l’enseignement sont à la base de la vision du monde. En réduisant l’utilisation des différentes langues, nous réduisons aussi la vision du monde. C’est bien pour cela qu’il faut imposer dans le système des Nations Unies et surtout pour les hauts gradés la pratique active d’au moins deux langues et la connaissance passive d’une troisième langue officielle du système onusien. Si vous faites cela vous remettez tout le système universitaire des six langues en compétition.

Genève.
Margareta Stroot

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