La Chronique de Pierre Ganz : Sécurité des journalistes et information

publié le 4 décembre 2018

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Soyez la source de l’info, mais ne soyez pas l’info. Entendue aux assises internationales du journalisme de Tunis, cette affirmation résume la nécessité pour les journalistes d’assurer leur propre sécurité. Pour eux, et pour l’information qu’ils doivent apporter au public. En ce sens, se préoccuper de sa sécurité physique et, de plus en plus, numérique, est une démarche déontologique.

Le pillage des données numériques menace tout un chacun. Mais pour le journaliste il est une mise en danger de lui-même, de ses sources, de son travail. Zakariya Zweky, un journaliste libyen spécialiste de cyber sécurité, l’affirme : le journaliste seul devant son écran n’est pas à l’abri, et trop souvent l’ignore. Pire : il facilite les intrusions par sa négligence : 80% des attaques sur les appareils connectés réussissent parce qu’on n’a pas choisi un mot de passe assez fort.

Certaines connections peuvent être fatales. Il est recommandé d’utiliser des liaisons wifi sécurisées, et sur une liaison wifi publique (cybercafé, hôtel, aéroport etc.) de passer par un réseau privé virtuel (VPN) ; enfin de ne se connecter qu’aux sites sous protocole sécurisé https basé sur l’utilisation d’un algorithme de chiffrement. Il ne faut pas donner sa confiance trop facilement dans le monde virtuel. Mettre en ligne des données personnelles plus ou moins confidentielles, par exemple sur les réseaux sociaux, c’est offrir aux hackers des indices pour trouver le moyen d’infiltrer son ordinateur. Il est prudent de scanner périodiquement son contenu Internet et ce que l’on dit sur les réseaux sociaux pour vérifier si y figurent des données personnelles permettant de remonter physiquement au journaliste.

Sur le terrain, les outils numériques peuvent être de redoutables mouchards. Policiers et miliciens ont appris à fouiller les téléphones et tablettes. Un code d’accès ne suffit pas, car on a tôt fait de l’extorquer sous la menace au journaliste interpellé. Aussi, la fondation Hirondelle conseille-t elle à ses journalistes qui vont en zone de tension de vider leur téléphone des données exploitables, comme les contacts sensibles du carnet d’adresse, les SMS et les conversations sur des applications comme WhatsApp, les images prises ou reçues de tiers.

Dans la "vraie vie", il y a quelques attitudes à observer pour éviter les ennuis. Dans des zones de tension, il est par exemple sage de ne pas exprimer en public un avis tranché. Une discussion de bistrot peut avoir des oreilles malveillantes. Certains conseillent même aux journalistes de ne pas signer les articles qui pourraient exciter les représailles. Avant même l’ère numérique, cela était une précaution nécessaire : Jean Hélène, reporter de RFI* connu sous ce pseudo racontait qu’il s’était plusieurs fois félicité que son passeport porte son vrai nom quand des excités à un barrage lui demandaient s’il connaissait Jean Hélène, dont les correspondances ne leur avaient pas plu.

Solidarité internationale

Les rédactions doivent prendre en charge cette politique de sécurisation des journalistes. Certaines rédactions, comme Radio France International, ont aménagé des safe room au domicile de certains de ses correspondants. De plus en plus, des stages sur les comportements à avoir apprennent au reporter à déterminer si il est suivi, à évaluer le risque encouru en arrivant sur une zone de tension, à déceler la violence latente chez les personnes rencontrées. Sur les terrains de guerre, mais aussi dans les rues des grandes villes : choisir le bon endroit pour recueillir sur une manifestation des informations en toute sécurité, du côté des manifestants ou du côté des forces de sécurité, cela s’apprend comme s’apprend comment se mettre à l’abri dans une zone de combats.

La table ronde consacrée à ces questions de sécurité aux Assises de Tunis a pointé enfin deux phénomènes particulièrement inquiétants : l’augmentation des sujets "à risque" et l’enlèvement.

Frédéric Bobin, correspondant en Afghanistan pendant 5 ans et aujourd’hui en Afrique du Nord pour Le Monde souligne que le risque d’enlèvement est lié à une évolution géopolitique et technologique. "Autrefois, dit-il, les mouvements rebelles s’inscrivaient dans une conception du combat politique universel, en respectant le système onusien ; le journaliste était respecté car il faisait connaître la cause défendue et ses drames. Aujourd’hui les rebelles [veulent se situer en dehors de ce système] et ont leur propre outil de communication / propagande, ils n’ont plus besoin du journaliste classique pour faire passer leur message". Ce qui selon lui fait du journaliste une proie et une monnaie d’échange.
Depuis quelques années, de nouvelles thématiques peuvent être porteuses de menace. Les mafias du sexe, du trafic de matières premières, du travail forcé, de passeurs liés au grand banditisme, les corrupteurs et les corrompus n’hésitent pas à intimider physiquement ou à faire taire les journalistes jugés trop curieux. Qu’on songe à la maltaise Daphne Caruana Galizia qui enquêtait sur le blanchiment d’argent et la contrebande de pétrole assassinée en 2017, ou aux 11 journalistes tués au Mexique la même année par les cartels de la drogue. Continuer à faire son travail d’enquêteur dans ces conditions extrêmes demande des précautions quotidiennes, et parfois une prudence qu’un journaliste de RDC a résumé ainsi :" quand on est de ceux qui vivent dans les pays où une seule voix est permise, les menaces sont quotidiennes : des journalistes ont résolu de s’autocensurer en pensant : si je publie ça va me nuire".

La solidarité professionnelle internationale permet de sortir de ce dilemme. Des plates-formes comme Forbidden Stories - https://forbiddenstories.org/fr/ - mettent à la disposition des journalistes menacés outils et conseils pour sauvegarder de façon ultra sécurisée leurs données. C’est une forme de protection, car le site s’engage : "si quelque chose vous arrive, nous pourrons continuer votre travail et le publier largement, par-delà les frontières, grâce à notre réseau collaboratif de médias internationaux." Il n’est pas rare que dans un deuxième temps ces enquêtes apparaissent dans la presse locale attribuées à des média étrangers, protégeant ainsi leurs auteurs locaux, comme dans le cas de l’équipe du quotidien équatorien El Comercio assassinés en mars : leur travail a été achevé et prolongé par un groupe de 19 reporters et publiés dans 16 journaux, dont El Comercio.

https://www.elcomercio.com/actualidad/frontera-cautiva-periodistas-comercio-guacho.html
https://forbiddenstories.org/fr/frontiere-mortelle/

* Jean Hélène a été abattu d’une balle dans la tête en 2003 à Abidjan par un policier, condamné à 17 ans de prison en 2004.

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