La chronique de Pierre Ganz - Au gui l’an neuf : des cadeaux bien encombrants

publié le 5 janvier 2019

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Bonne Année ! L’époque est aux vœux, aux promesses, aux cadeaux. Pour les journalistes, c’est parfois l’occasion de cas de conscience. Que faire du cadeau reçu d’un contact ou d’une entreprise au moment des fêtes ?

Les cadeaux d’entreprise de fin d’année servent à nourrir la relation entre un client et un fournisseur. Cet outil de marketing est une façon pour l’un de se rappeler au bon souvenir de l’autre, une sorte d’investissement pour le futur. Comme l’écrit un site spécialisé "il permet de dire clairement au client que nous souhaitons continuer à collaborer tout du long de l’année." Mais le journaliste n’est ni un client ni un fournisseur. La relation qu’il entretient avec l’entreprise relève de l’information du public, pas du marketing. Il n’y aucune raison de lui adresser un cadeau de fin d’année ou de nouvel an, sauf à vouloir créer une relation de dépendance ou de gratitude.

Lorsque le cadeau est là, la meilleure attitude est de le retourner à l’envoyeur. En remerciant mais en expliquant que c’est inutile, pire que cela risque de peser sur les relations futures, de donner l’impression qu’on n’est moins indépendant parce que, qu’on le veuille ou non, redevable. Bien sûr le donateur se récriera en jurant qu’il ne demande rien en retour. Mais on peut alors expliquer son refus en lui demandant, par exemple : "quel regard porteriez vous sur mes articles si vous saviez que j’ai accepté un présent de votre concurrent ?". L’argument peut convaincre. Un confère témoignait il y a quelques années du soulagement d’un parfumeur auquel il refusait de donner son adresse, fermant la porte à l’envoi d’un flacon : le brave homme était stupéfait tant il avait l’habitude "d’envoyer des caisses [de parfum] aux rédactions".

Les chartes de déontologie écartent les cadeaux, mais le plus souvent n’emploient pas ce mot. Mais dire que "’un journaliste ne touche pas d’argent dans un service public, une institution ou une entreprise privée où sa qualité de journaliste, ses influences, ses relations seraient susceptibles d’être exploitées ", ou encore qu’il "s’interdit de recevoir un quelconque avantage en vue de la publication ou de la suppression d’une information " sont bien des arguments pour refuser un cadeau.

Plusieurs chartes éthiques adoptées par des média sont plus explicites. Elles fixent des règles précises qu’il est pratique d’évoquer dans un échange avec le "donateur". Certaines demandent qu’on refuse « tout objet de valeur » (charte de l’AFP), ou « d’une valeur autre que symbolique » (charte du quotidien Libération) ou qui « apparaît inapproprié ou excessif » (charte du quotidien économique Les Echos). Ces expressions laissent une marge d’interprétation. D’autres médias ont choisi de fixer des seuils. La chaine de télévision franco-allemande Arte demande à ses journalistes de « refuser tout cadeau d’une valeur supérieure à 80 euros » alors que la charte éthique du Monde a fixé à « plus de 70 euros » ce qui doit refusé.

Hors période de fête, il est des objets qui peuvent devenir des « cadeaux ». Il s’agit de ceux prêtés pour un test ou une évaluation. Le beau téléphone multifonction ou la tablette dernier cri qui fait l’objet d’un papier ne doit pas devenir le compagnon permanent du journaliste qui le chronique. La voiture essayée pendant un weekend n’a pas vocation à remplacer le vieux tacot.

Là aussi une règle s’impose : rendre l’objet une fois l’essai ou le test fait. Et il vaut mieux cadrer les choses. Les Echos posent que « dans le cadre de la rédaction d’un article portant sur des tests, la mise à disposition de produits ou matériels ne doit pas dépasser une durée de trois mois ». On peut craindre que l’objet en question s’égare durant ce long délai, et préférer la rigueur de l’AFP qui prévoit dans sa charte que « tout objet prêté pour un test (matériel électronique, voiture, etc.) doit être rendu sous 72 heures » et interdit « les prêts de longue durée ou de durée indéfinie ».

Lorsqu’il s’agit de CD, de DVD ou de livres adressés gracieusement par un service de communication, l’idée est que le journaliste va en rendre compte. Rien ne l’y oblige et il peut ignorer l’envoi. Mais vient le moment où ces objets accumulés encombrent la rédaction. Il y a plusieurs moyens de s’en débarrasser : les donner à des bibliothèques, des associations, des hôpitaux ; organiser une tombola dont ils sont les lots et dont la recette va à une ONG, comme cela a été fait un temps à Libération. Il est en tout cas exclu de les revendre en ligne ou chez des soldeurs, une tentation hélas à laquelle certains succombent.

Evoquons enfin les cadeaux reçus « à titre personnel », en dehors de tout projet rédactionnel immédiat. Ils sont inacceptables. Il ne s’agit pas ici du café offert au cours d’un entretien voire du repas accepté lors d’un reportage. Mais bien de ce qui sort des pratiques sociales et culturelles habituelles. En France, le présentateur du journal télévisé Patrick Poivre d’Arvor a été condamné en 1996 à quinze mois de prison avec sursis et 30 000 euros d’amende pour recel d’abus de biens sociaux. Il avait profité de voyages, de séjours et de repas offerts par un proche de Michel Noir, alors député-maire de Lyon. La direction de TF1 l’avait en outre sanctionné de trois mois de suspension d’antenne.

Ces recommandations paraitront peut-être très éloignées du quotidien des rédactions des pays du sud. On y connaît plutôt les « perdiem », « coupages » et autres « gombos ». Cette pratique a déjà été évoquée ici . Ces dons en liquide remis lors de conférences de presse - parfois réclamés pas des journalistes impécunieux et/ou sans scrupule - est un fléau qui gangrène le journalisme. Il faut combattre cette dérive. Et d’abord en donnant aux journalistes les moyens de vivre décemment de leur travail.

Janvier 2019 Pierre Ganz


1- Charte d’éthique professionnelle des journalistes – France 1918/2011
2- Déclaration des droits et devoirs des journalistes européens – Munich 1971
3- Voir la chronique de décembre 2016 ou « Chroniques de Déontologie », éditions Riveneuve / UPF page 101

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